Flûte à tout faire

TRAD Magazine (mai/juin 2003)




Par Jean-Luc Matte

Un courrier de Trad Mag: pas de CD à chroniquer cette fois-ci mais... une flûte. Me voici "bombardé" pilote d'essai pour tin whistle expérimental. Compte rendu d'un premier survol.


L'idée mise en œuvre par J.P.Poulin n'est, au départ, pas d'une grande originalité: tout flûtiste a songé, à un moment ou à un autre, à un système de bagues qui permettrait de modifier la gamme de son instrument à doigté constant. Certains s'y sont d'ailleurs essayés avec des bouts de rubans adhésifs ou des bracelets de caoutchouc larges. L'intérêt de la flûte de J.P.Poulin est de nous offrir cela sous une forme aboutie, d'avoir éliminé l'aspect bricolage pour nous livrer une flûte en matière plastique d'une belle facture sur laquelle s'adaptent 4 bagues dotées chacune de deux trous à l'opposé l'un de l'autre. Première bonne surprise, les 4 bagues sont strictement identiques ce qui va grandement en faciliter l'usage. Le premier réflexe est de les enlever toutes les 4 pour tester l'instrument nu; on s'apercevra par la suite qu'il est beaucoup plus commode de les faire glisser vers le haut ou le bas de l'instrument sans les démonter complètement ce qui évite tout risque de perte.

Toutes bagues enlevées, l'instrument se joue comme un tin whistle ordinaire en do. Les deux octaves sonnent bien et la sonorité témoigne de l'usage du matériau plastique mais également d'un diamètre intérieur important (15 mm alors qu'un tin métallique en fait souvent 2 ou 3 de moins: on aimera ou pas ce type de sonorité). Un petit livret fourni avec la flûte nous donne les schémas pour placer les bagues et obtenir les différentes gammes: une bague peut recouvrir un trou de la flûte en le réduisant au diamètre du petit trou de celle-là, au diamètre du second trou de celle-là ou en le fermant complètement. À l'usage, la différence de diamètre de la flûte, causée par les bagues, ne s'avère pas gênante sous les doigts. Commençons par les gammes diatoniques qui vont nous permettre de changer de mode tout en restant dans la même tonalité (do). L'usage de la première bague n'est pas très spectaculaire: remplaçant simplement le Si par un Si bémol ce que l'on fait tout aussi facilement en ne bouchant avec un doigt que le second trou (en partant du haut) de la flûte. La seconde bague placée sur le 5ème trou transforme le Mi en Mi bémol ce qui devient plus intéressant puisque cette note ne s'obtient pas en doigté de fourche sur une flûte et que l'usage du demi-trou demande une certaine dextérité. Une troisième bague baisse mon La d'un bémol: en place pour une bourrée mineure, cela tourne!

D'accord, j'aurais pu la jouer un ton au dessus sans tout cet attirail de bagues mais je me serais retrouvé en tonalité de ré alors qu'ici je reste en tonalité de do: ma tonique reste sur la note obtenue en bouchant tous les trous de la flûte (celle-ci, au moins, ne bougera jamais, j'aurais bien envie d'avoir un bourdon de do en parallèle...) Je n'ai pas pu explorer les différent modes diatoniques mais les pages suivantes me font de l'œil en m'annonçant 6 gammes à une altération, puis 12 gammes à deux altérations. Je déplace les bagues suivant les indications et une nouvelle couleur musicale naît à chaque fois sous les doigts: certaines m'inspirent, d'autres moins... Vais-je attaquer les 18 gammes pentatoniques ou les 18 hexatoniques? Tant qu'à faire je saute tout de suite à la fin, vers les 12 gammes dites "orientales" qui, effectivement, ouvrent d'autres horizons (en quarts de tons) et se marient bien avec le petit souffle qui subsiste dans la sonorité de cette flûte. Je me rends compte que je me suis contenté de resté sur l'octave inférieure pour faire ces tests et je pousse un peu le souffle pour passer à celle du dessus: visiblement ce n'est pas évident pour les combinaisons trop ardues de bagues. Je reste sur la gamme voisine: là cela fonctionne mieux.

Tout cela est bien beau mais qu'en pense mon accordeur électronique: sans bagues la flûte correspond à une gamme tempérée, avec seulement une tonique un peu basse et une sous-tonique qui demande que l'on force un tout petit peu le souffle. L'aiguille de l'accordeur ne panique pas trop lorsque je place les bagues, seules quelques notes sont un peu limite mais il y a parfois moyen d'arranger cela en ne plaçant pas exactement le trou de la bague en face du trou de la flûte (curieusement, on peut déplacer, sans effet sur la hauteur, une bague de bas en haut tant que l'on n'atteint pas la limite du trou de la flûte, ce qui représente parfois tout de même quelques mm de déplacement: tant mieux, cela évite d'avoir à surveiller cette position lorsque l'on place les bagues.)

J'ai oublié de vous dire que je suis musicien d'oreille et que je n'ai pas bien compris la signification des accords ou noms de styles musicaux notés en face de certaines notes dans les tablatures, mais c'est un plaisir de tester chaque mode, d'y chercher des mélodies, d'en retrouver qui vous reviennent sous les doigts et d'autres improvisées. Il faut tout de même être conscient que cette flûte ne résoudra pas vos problèmes de chromatisme: J.P. Poulin parle à juste titre d'une possibilité de "programmer" des gammes grâce aux bagues: donc pas question de changer de gamme en cours de morceau (sauf à avoir un peu de temps, mais difficile d'attaquer une danse qui alterne une première partie majeure avec une seconde partie mineure), pas question non plus de caser une altération accidentelle sauf à revenir aux bonnes vieilles fourches ou à l'usage du demi trou. Théoriquement je vais pouvoir jouer dans toutes les tonalités (du moins celles à bémols puisque les bagues ne font jamais que baisser les notes), mais attention à la tessiture de l'instrument, dans certains cas cela m'obligera à jongler entre le registre grave et le registre aigu. D'ailleurs J.P. Poulin avoue que ce n'est pas l'objectif qu'il s'est fixé avec cet instrument: "les bagues servent à modifier la structure de la flûte, pas à transposer".

Ce premier survol de l'instrument me laisse sur l'impression d'un instrument d'aide à la création, en particulier pour ceux qui n'ont pas passé de longues heures à travailler leurs doigtés chromatiques. Vais-je le prendre demain soir pour aller jouer avec mes copains? Pas la peine: il y a un diatonique en sol-do dans la bande et il ne pourra pas s'adapter aux demi-tons que me permettent les petites bagues, et je ne parle pas des quarts de tons des modes orientaux... Il vaut mieux que j'aille plutôt retrouver un pinceur de cordes ou que je continue d'explorer tout cela dans mon coin.



Article paru dans TRAD MAGAZINE n° 89 (mai/juin 2003) sur la flûte POULIN



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